RENCONTRES POETIQUES INTERNATIONALES EN SUISSE ROMANDE RPISR 2003
Notes sur une poésie à venir
Que sera la poésie ? Personne ne peut le dire, encore moins si
la question porte sur une période. La moindre prédiction
sur l’avenir de la poésie enfreindrait le statut de
création auquel cet art a droit avant tout autre.
Il est pourtant possible d’anticiper certaines rémanences
ou certains développements. Par exemple, il ne faut pas
être sorcier pour prévoir que la mode des chansons
rimées persévérera, tout comme la fleurette et les
locutions en vers, les tirades rythmées (genre rap ou ce
qu’ suivra), etc.
Le siècle passé a tout essayé. Lettrine,
poésie sonore, régulière ou libre et tous les
genres lyrique, épique, comique, tragique, didactique,
philosophique etc. a supprimé la syntaxe, le rythme, la
sémantique, la ponctuation pour éclater en exclamations.
On a déformé les mots, interrompu les phrases,
enchevêtré les citations, cassé le fil de la
narration, cultivé la répétition obsessive, etc.
Il conviendra de tolérer le meilleur de la poésie
expérimentale et de le mettre en valeur.
Sans doute, ce n’est pas dans les tomes qu’il faut appeler
l’avenir, mais dans ce qui subsiste sous toutes les formes, ce
qu’elles ne font que recouvrir, cacher, obscurcir, fermer, au
lieu de le rendre sensible. Que les atours verbaux taisent le moins
possible l’intuition, l’émotion et La
sensibilité, bref l’expérience poétique en
tant que pensée active Laissons ce rôle aux arts impurs!
Il y a un avenir dans la mesure où l’homme se
libère de ce qui l’empêche de penser par
lui-même et d’embrasser l’univers clans une vision
poétique.
S’ils veulent assumer un rôle à nouveau
décisif, comme ce fut le cas à des époques
exceptionnelles, les poètes devront saisir les problèmes
brûlants de leur temps. Mais pas par un engagement politique
aveugle et émotionnel, en signant force pétitions et
protestations sans véritable connaissance des enjeux. Dans une
civilisation de p1us en plus complexe et développée, le
poète sera celui qui dominera les réalités les
plus embrouillées et opaques. D’autre part la
poésie du sens et des valeurs élargira les limites
linguistiques d’un art consistant à se gargariser de mots.
Personne ne sait ce que l’avenir nous réserve, mais il est
possible de préconiser une poésie ouverte,
transfrontalière, même universelle et capable de
créer en prolongeant les traditions les plus souterraines.
L’enracinement exclusif des cénacles et chapelles locales
ou régionales ne contribue pas à redonner au poète
sa place dans la cité, il s’isole au contraire.
A côté de la poésie comme distraction, comme jeu ou
comme chansonnette, il importe de réveiller une poésie de
l’expérience qui assimile toutes les avancées de
l’esprit humain, aussi bien dans les arts que dans les sciences,
même si personne n’est plus à même de
concentrer en une œuvre, comme Homère et Virgile, Dante et
Milton, une tradition suffisamment représentative de leur temps.
A ce prix, l’individualité propre à chacun
s’élèvera vers l’universalité au lieu
de dégénérer vers l’excentricité.
La plus haute ambition des poètes devrait être de
chercher, en tant que premiers artisans du langage, dans quel esprit,
depuis que l’homme s’est « vêtu de peaux de
bêtes », la légende des siècles a fini par
rejoindre les fondements de la nature. Les poètes seront mieux
à même de le sentir que des scientifiques dont la
recherche aboutit aux armes et monstruosités que l’on
sait.
Une filière à découvrir: on a passé
l’âge d’or de la mythologie, il est temps
d’explorer une veine encore vierge dans les entrailles de la
conscience humaine, sans la prétention qu’affiche Milton
“de justifier les voies divines aux yeux des hommes”.